Quelle est l’histoire de la célèbre promenade des anglais à nice ?

La Promenade des Anglais incarne l’essence même de la Riviera française et constitue l’un des symboles les plus emblématiques de Nice. Cette avenue mythique de sept kilomètres, qui serpente élégamment le long de la baie des Anges, témoigne de plus de deux siècles d’histoire fascinante. Son parcours exceptionnel illustre parfaitement la transformation d’un littoral hostile en destination touristique de renommée mondiale. De ses origines philanthropiques au début du XIXe siècle jusqu’à sa reconnaissance par l’UNESCO, cette promenade unique révèle les mutations profondes d’une société en perpétuelle évolution, où se mêlent influences britanniques, architecture Belle Époque et modernité contemporaine.

Les origines géographiques et toponymiques de la promenade des anglais

L’évolution du littoral niçois avant l’aménagement urbain du XIXe siècle

Avant de devenir le lieu de promenade prestigieux que nous connaissons aujourd’hui, le littoral de la baie des Anges présentait un visage bien différent. Ce territoire constituait un espace marécageux et dangereux, régulièrement balayé par des tempêtes violentes et soudaines. Les trombes marines, phénomène météorologique redoutable, faisaient de cette côte un environnement particulièrement hostile aux activités humaines.

Le consul de France Michaud, accompagné de Michel Papacin, lieutenant du capitaine du port, comptait parmi les premiers observateurs scientifiques de ces phénomènes météorologiques dans les années 1780. Leurs observations minutieuses révélaient la dangerosité naturelle de ce littoral, qui servait également de point d’entrée aux envahisseurs : pirates barbaresques, navires de guerre français ou ottomans, comme lors du célèbre siège de 1543.

Face à ces menaces constantes, une muraille défensive fut érigée dès le XIVe siècle le long de la partie côtière de la ville, protégeant l’actuel Vieux-Nice. Hors les murs, le long des rivages occidentaux moins densément peuplés, des barri – petits fortins entretenus par différents corps de métiers – assuraient la protection des populations de pêcheurs et cultivateurs niçois.

L’étymologie historique du toponyme « des anglais » et ses variantes linguistiques

L’origine du nom « Promenade des Anglais » révèle la richesse linguistique et culturelle de Nice au XIXe siècle. Initialement, les actes officiels désignaient cette voie sous l’appellation Strada del littorale, terme italien reflétant l’appartenance de Nice au royaume de Sardaigne à cette époque. Cependant, la population niçoise adopta rapidement une dénomination plus familière.

Les habitants de Nice, utilisant leur dialecte local nissart, appelèrent affectueusement cette nouvelle promenade El camin dei Inglés, littéralement « le chemin des Anglais ». Cette expression populaire témoignait de la reconnaissance spontanée du rôle déterminant joué par la communauté britannique dans la création de cette infrastructure. La version italienne passeggiata degli Inglesi coexistait également dans les documents de l’époque.

L’officialisation du nom « Promenade des Anglais » intervint lors de l’annexion de Nice par la France en 1860. Cette dénomination française conserva l’essence de l’appellation populaire nissarte, perpétuant ainsi la mémoire de ces bienfaiteurs britanniques qui avaient initié ce projet visionnaire.

La configuration géomorphologique de la baie des anges et son influence architecturale

La promenade des Anglais n’aurait sans doute pas connu la même destinée sans la configuration très particulière de la baie des Anges. Cette anse presque parfaite, encadrée par la colline du Château à l’est et le Var à l’ouest, forme un vaste arc ouvert sur la Méditerranée. La présence d’une plaine littorale étroite, coincée entre la mer et les premières collines, a longtemps limité l’urbanisation, mais elle a aussi offert un balcon naturel idéal pour l’implantation d’une grande avenue côtière.

Contrairement à d’autres rivages rocheux de la côte méditerranéenne, le littoral niçois se compose ici d’une plage de galets en pente douce, qui absorbe en partie la force des vagues et laisse un cordon suffisamment stable pour y aménager une voie. Cette géomorphologie, résultat de l’apport régulier de matériaux par le Var et le Paillon, a conditionné le tracé rectiligne de la Promenade des Anglais et l’orientation des façades des villas : toutes tournées vers la mer, comme dans un théâtre à ciel ouvert. On comprend alors pourquoi les architectes de la Belle Époque ont rivalisé d’audace pour composer des façades panoramiques, conçues comme de véritables décors face à la baie des Anges.

Cette configuration géomorphologique a également influencé les choix techniques de protection du littoral. Dès le XIXe siècle, digues et enrochements sont venus consolider ce ruban fragile, tout en préservant la vue dégagée qui fait la réputation mondiale de la promenade des Anglais. Aujourd’hui encore, les projets d’aménagement doivent composer avec cette étroite bande de terrain, où chaque mètre carré gagné sur la mer ou sur la ville se négocie avec précaution, afin de conserver l’équilibre entre protection du rivage, circulation et mise en valeur paysagère.

Les premières cartographies de cassini et l’absence de promenade littorale

Pour mesurer l’ampleur de la transformation urbaine, il suffit de se pencher sur les premières cartographies de Nice, notamment les cartes de Cassini au XVIIIe siècle. Celles-ci montrent clairement une ville resserrée autour de la colline du Château et du Vieux-Nice, protégée par ses remparts, et un littoral occidental largement vide, qualifié par certains historiens de « territoire du vide ». On n’y trouve aucune trace d’une promenade littorale structurée, seulement des chemins irréguliers empruntés par les pêcheurs, les cultivateurs et quelques voyageurs.

Les cartes révèlent également la présence de zones humides, de graviers instables et de petits ouvrages défensifs isolés, sans véritable continuité urbaine. Autrement dit, rien ne prédisposait ce rivage à devenir une avenue prestigieuse de villégiature. C’est tout l’intérêt de la naissance de la promenade des Anglais : elle ne vient pas simplement embellir un front de mer existant, elle l’invente, presque ex nihilo, en le structurant selon une logique nouvelle, tournée vers les loisirs et la contemplation.

Ce contraste entre les cartes anciennes et la réalité actuelle permet de mieux comprendre pourquoi la création d’une promenade littorale à Nice est souvent considérée comme une rupture décisive dans l’histoire des villes côtières. Là où la mer inspirait surtout la peur et la méfiance, elle devient progressivement un atout paysager et thérapeutique. En feuilletant ces plans anciens, vous prenez conscience que la promenade des Anglais est autant une construction mentale qu’un ouvrage de voirie : elle marque le moment où la ville accepte enfin d’ouvrir grand ses façades sur la Méditerranée.

L’initiative philanthropique du révérend lewis way et la genèse du projet (1820-1822)

Le profil biographique de lewis way et sa mission évangélique à nice

Au cœur de cette métamorphose, une figure émerge : le révérend anglican Lewis Way. Juriste de formation, héritier d’une confortable fortune, il se tourne relativement tôt vers une carrière religieuse et philanthropique. Voyageur infatigable, il sillonne l’Europe pour défendre ses convictions évangéliques et soutenir différentes œuvres de charité, dans un contexte où de nombreux aristocrates britanniques commencent à fréquenter la Méditerranée pour des raisons de santé.

Lewis Way découvre Nice dans les années 1820, alors que la ville appartient encore au royaume de Piémont-Sardaigne. Il y trouve une petite colonie britannique en pleine expansion, mais dépourvue d’infrastructures adaptées à ses habitudes de villégiature, notamment en matière de promenade en bord de mer. Très sensible à la misère des Niçois frappés par un hiver rigoureux et le gel des orangers, il voit dans l’aménagement d’un chemin littoral l’occasion de conjuguer charité chrétienne, amélioration urbaine et bien-être de ses compatriotes.

Sa mission à Nice dépasse donc largement la simple dimension spirituelle. En initiant ce projet, il se comporte en véritable médiateur entre la communauté anglaise, la population locale et les autorités sardes. On peut presque dire qu’il invente, avant l’heure, une forme de tourisme responsable : utiliser les moyens financiers et le pouvoir d’attraction des hivernants pour générer emplois, infrastructures et visibilité pour la ville d’accueil.

La souscription publique de la communauté anglaise et le financement participatif

Dès 1822, Lewis Way met en place une souscription publique auprès des riches hivernants britanniques installés dans le quartier de la Croix-de-Marbre, alors surnommé la « petite Londres ». Il s’agit, en termes modernes, d’une véritable opération de financement participatif. Chacun est invité à contribuer selon ses moyens à la réalisation d’un chemin en bord de mer, pensé à la fois comme une promenade hygiénique et comme un chantier de secours pour les Niçois sans travail.

La générosité des aristocrates anglais surprend les autorités locales : en quelques mois, des sommes significatives sont réunies, suffisantes pour lancer les premiers travaux entre l’embouchure du Paillon et l’actuelle rue Meyerbeer. Vous pouvez imaginer ces salons d’hiver, où l’on discute de politique européenne, de climat et… de l’état d’avancement du futur chemin littoral, comme on suivrait aujourd’hui une grande campagne de mécénat urbain.

Cette souscription n’est pas seulement un geste de bienfaisance ; elle participe aussi à la construction de l’image de la communauté britannique à Nice. En donnant leur nom à la promenade, les Niçois reconnaissent ce rôle moteur, tout en inscrivant dans la toponymie locale un exemple rarissime de projet urbain initié et financé presque exclusivement par des étrangers de passage. C’est l’un des aspects les plus singuliers de l’histoire de la promenade des Anglais.

Les travaux de terrassement et d’aménagement sous la direction d’antoine scoffier

Pour passer de l’idée à la réalité, il faut un maître d’œuvre local capable de comprendre à la fois les attentes des bienfaiteurs anglais et les contraintes du terrain. Ce rôle revient à Antoine Scoffier, entrepreneur niçois chargé de superviser les opérations de terrassement et d’aménagement. Sa mission n’a rien d’anodin : transformer un rivage caillouteux et irrégulier en un chemin praticable, relativement confortable, sans défigurer le paysage qui attire précisément ces hivernants.

Entre 1822 et 1824, les équipes qu’il dirige nivellent la chaussée, évacuent les amas de galets et consolident le tracé par des petits murets et remblais. À l’origine, la Strada del littorale ne mesure que deux mètres de large et s’étend sur quelques centaines de mètres, mais elle constitue une innovation radicale : pour la première fois, un espace public est explicitement conçu pour la promenade récréative au contact direct de la mer. On pourrait dire qu’Antoine Scoffier construit, pierre après pierre, le futur mythe de la promenade des Anglais.

Ce premier chemin graveleux, modeste par ses dimensions, sera rapidement emprunté par les résidents britanniques en quête d’air marin, mais aussi par les Niçois curieux de découvrir cette nouvelle manière d’habiter le littoral. La réussite de ce chantier pionnier convaincra peu à peu les autorités de la nécessité d’en assurer l’entretien, puis l’extension, marquant le début d’un long processus d’urbanisation du front de mer.

L’emploi des ouvriers locaux pendant la crise économique post-napoléonienne

Au-delà de son intérêt urbanistique, la genèse de la promenade des Anglais revêt une dimension sociale décisive. Dans le contexte troublé de l’après-Empire napoléonien, Nice subit de plein fouet la crise économique : les échanges se contractent, l’agriculture souffre, et le gel des orangers en 1820-1821 plonge de nombreux journaliers dans le chômage. Le chantier lancé par Lewis Way et encadré par Antoine Scoffier arrive comme une véritable bouffée d’oxygène.

Des dizaines de mendiants, de petits paysans sans ressources et de travailleurs saisonniers trouvent ainsi un emploi temporaire sur ce projet. On pourrait comparer ce chantier à un « plan de relance » avant l’heure, où l’investissement privé étranger compense, au moins en partie, les limites budgétaires des autorités locales. En participant à la construction de ce chemin, ces ouvriers niçois deviennent les premiers acteurs d’une transformation dont bénéficieront ensuite des millions de visiteurs.

Cette dimension solidaire explique aussi l’attachement affectif des habitants à la promenade. Derrière le décor de carte postale, il y a une histoire de survie, de dignité retrouvée et de coopération inattendue entre aristocrates britanniques et classes populaires niçoises. Quand vous flânez aujourd’hui sur la promenade des Anglais, vous arpentez en réalité un ancien chantier social devenu symbole mondial du tourisme balnéaire.

L’évolution architecturale et urbanistique de la promenade (1830-1930)

Les extensions successives sous Charles-Félix de sardaigne et l’annexion française

Après la livraison de la première portion en 1824, la Strada del littorale reste quelques années une initiative essentiellement privée. Il faut attendre 1835 pour que la municipalité, sous le règne de Charles-Félix de Sardaigne, prenne officiellement en charge la promenade et engage une politique d’extension progressive vers l’ouest. Cette reprise en main marque une étape clé : la promenade n’est plus seulement le « chemin des Anglais », elle devient un véritable axe structurant du développement urbain niçois.

Au fil des décennies, la chaussée s’élargit et gagne du terrain, atteignant le vallon Saint-Philippe en 1844, puis le vallon de Magnan dans les années 1850. Lorsque Nice est annexée à la France en 1860, le nouvel État voit immédiatement le potentiel de cette façade littorale pour attirer une clientèle internationale. L’appellation officielle « Promenade des Anglais » est alors confirmée, entérinant dans la langue française ce surnom déjà largement adopté par la population.

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, les travaux de prolongement se poursuivent jusqu’à l’embouchure du Var, atteinte en 1903. En un peu moins d’un siècle, un simple sentier de quelques centaines de mètres se transforme ainsi en un ruban continu de plusieurs kilomètres, reliant le cœur historique de Nice aux nouveaux quartiers de villégiature de l’ouest. Cette dynamique d’extension accompagne la mutation de Nice, qui passe du statut de ville fortifiée à celui de station balnéaire moderne, ouverte sur le monde.

L’émergence des palaces belle époque : negresco, westminster et aston

Parallèlement à l’allongement de la promenade, le front de mer se couvre peu à peu de villas, d’hôtels et de palaces. À partir des années 1860, l’arrivée du chemin de fer facilite considérablement l’accès à Nice pour les élites européennes, qui recherchent des établissements luxueux à la hauteur de leur rang. C’est l’époque où la promenade des Anglais devient, selon l’expression consacrée, un véritable « salon de l’Europe » à ciel ouvert.

Parmi les premiers grands hôtels se distinguent l’Hôtel des Anglais, l’Hôtel de Rome – futur West-End – ou encore l’Hôtel Westminster, issu de la transformation d’une villa privée. Ces établissements, avec leurs façades néoclassiques et leurs terrasses généreuses, fixent les codes architecturaux de la villégiature de luxe sur la promenade : hauts volumes, grandes baies vitrées, jardins en surplomb de la mer. Plus tard, au début du XXe siècle, des palaces comme le Negresco ou le Ruhl viennent parachever ce paysage d’exception.

Inauguré en 1913, l’Hôtel Negresco illustre parfaitement cette ambition : coupole majestueuse, décor Belle Époque, salons fastueux pensés pour accueillir têtes couronnées et artistes renommés. L’hôtel Aston, plus en retrait vers la place Masséna mais partie prenante du même imaginaire, participe lui aussi à la mise en scène d’une Nice mondaine, où la promenade des Anglais sert de vitrine aux plus grandes fortunes européennes. Pour le promeneur d’aujourd’hui, ces palaces constituent encore un jalon incontournable de toute balade sur la « Prom’ ».

L’aménagement paysager de Jean-Charles alphand et l’école française des jardins

Si l’architecture des façades attire immédiatement le regard, le succès de la promenade des Anglais tient aussi à la qualité de son aménagement paysager. À partir de la fin du XIXe siècle, l’influence de l’École française des jardins, incarnée par des figures comme Jean-Charles Alphand – célèbre pour ses réalisations parisiennes –, se fait sentir jusque sur les rives niçoises. Jardins publics, alignements d’arbres, parterres fleuris et pelouses structurent peu à peu l’espace entre la chaussée et la mer.

La promenade se dote de bandes plantées, ponctuées de palmiers, de lauriers-roses et d’essences exotiques acclimatées au climat doux de la Côte d’Azur. Ces choix végétaux ne relèvent pas du hasard : ils participent d’une esthétique de la villégiature d’hiver, où la verdure persistante et les floraisons précoces viennent rappeler aux hivernants qu’ils ont échappé aux rigueurs du nord. On peut comparer cet aménagement à un décor de théâtre où mer, ciel et végétation jouent ensemble la même partition.

Les travaux ultérieurs d’embellissement, notamment dans l’entre-deux-guerres, renforceront cette dimension paysagère : massifs fleuris, fontaines décoratives, pergolas et candélabres dessinent un parcours autant sensoriel que fonctionnel. Lorsque vous marchez aujourd’hui sur la promenade des Anglais, vous profitez en réalité d’un héritage composite, issu du dialogue entre les traditions anglaises du jardin-paysage et le savoir-faire français des grands boulevards plantés.

L’intégration du tramway électrique et les infrastructures de transport moderne

Avec l’essor du tourisme et la croissance démographique de Nice, la question des transports devient rapidement centrale pour la promenade des Anglais. Dès la fin du XIXe siècle, la ville se dote d’un réseau de tramways, d’abord à traction animale puis à vapeur, avant l’électrification progressive des lignes. La promenade n’échappe pas à ce mouvement de modernisation : elle accueille à son tour des voies ferrées légères, qui permettent de relier rapidement les quartiers résidentiels et les grands hôtels.

Au début du XXe siècle, ces tramways électriques cohabitent avec les calèches, les promeneurs et, bientôt, les premières automobiles. L’avenue devient alors un véritable laboratoire de la mobilité moderne, où se superposent différentes vitesses et usages. Comme un fleuve dont on élargit progressivement le lit, la promenade doit être recalibrée pour absorber ce trafic croissant, sans renoncer à sa vocation première de lieu de flânerie.

Dans les années 1930, la vogue de l’automobile amène la municipalité à transformer la promenade en « ville-boulevard », avec plusieurs voies de circulation parallèles. Plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, le front de mer se mue en parkway à l’américaine, largement dominé par la voiture. Ce n’est que récemment, avec le retour en grâce des mobilités douces, que l’on cherche à rééquilibrer cet héritage, en redonnant plus de place aux piétons, aux cyclistes et aux transports collectifs.

La standardisation du mobilier urbain et l’adoption des chaises bleues emblématiques

Impossible d’évoquer la promenade des Anglais sans parler de ses célèbres chaises bleues. Leur histoire commence dans les années 1950, lorsque Jacques Ballanger, concessionnaire du mobilier maritime, décide de remplacer les anciennes chaises en osier par des modèles plus robustes, dessinés et fabriqués par l’artisan Charles Tordo. Ces chaises métalliques, d’abord blanches, sont alignées face à la mer, offrant aux promeneurs un poste d’observation idéal sur la baie des Anges.

Rapidement, la couleur bleue s’impose, en écho au ciel et à la Méditerranée, mais aussi pour distinguer ces assises du mobilier urbain des jardins niçois, généralement blanc. Louées à la séance par les fameuses « chaisières », elles deviennent un véritable rite social : qui n’a pas rêvé de s’asseoir sur une de ces chaises pour regarder le soleil se coucher derrière le cap d’Antibes ? Comme les cabines de plage de certaines stations atlantiques, elles incarnent à elles seules une certaine idée des vacances et de la douceur de vivre.

Au fil des décennies, ces chaises bleues évoluent, disparaissent parfois avant de revenir sous une forme standardisée, plus résistante et intégrée au paysage. Certaines pièces d’origine sont aujourd’hui conservées dans les musées, preuve de leur statut iconique. En les adoptant comme symbole, Nice a fait de la promenade des Anglais non seulement une avenue, mais aussi un imaginaire partagé, où chacun peut projeter ses souvenirs de vacances et de balades en bord de mer.

Les transformations contemporaines et la patrimonialisation UNESCO

À partir de la fin du XXe siècle, la promenade des Anglais entre dans une nouvelle phase de son histoire, marquée par la prise de conscience de sa valeur patrimoniale. Les destructions de certains palaces, comme le Ruhl, et la préservation in extremis de la façade du Palais de la Méditerranée dans les années 1990, déclenchent un débat vif sur la nécessité de protéger ce paysage urbain unique. Peu à peu, l’idée s’impose que la « Prom’ » n’est pas seulement un axe de circulation, mais un véritable monument à ciel ouvert.

Cette prise de conscience aboutit à un ensemble de mesures de protection et de requalification. Les façades emblématiques sont classées ou inscrites aux Monuments historiques, les aménagements paysagers sont repensés pour redonner plus de place aux piétons, et la ville engage un travail de fond sur l’identité visuelle du front de mer. L’objectif est clair : retrouver l’esprit de la villégiature d’hiver qui a fait la renommée de Nice, tout en répondant aux usages contemporains du tourisme de masse.

Ce patient travail de valorisation culmine en 2021, lorsque l’UNESCO inscrit « Nice, la ville de la villégiature d’hiver de Riviera » sur la liste du patrimoine mondial. Au cœur de ce périmètre, la promenade des Anglais joue un rôle central, comme colonne vertébrale du site. Cette reconnaissance internationale consacre deux siècles d’histoire touristique, architecturale et paysagère, mais elle s’accompagne aussi d’engagements : préserver l’authenticité du lieu, encadrer les constructions nouvelles et maintenir une cohérence d’ensemble entre mer, ville et végétation.

Dans le même temps, la promenade doit faire face à des défis contemporains majeurs : sécurité des grands rassemblements après l’attentat du 14 juillet 2016, adaptation aux mobilités douces, montée du niveau de la mer liée au changement climatique. Entre mémoire et futur, elle devient un laboratoire de la ville littorale du XXIe siècle, où l’on tente de concilier héritage historique, attractivité touristique et résilience environnementale. Quand vous vous y promenez aujourd’hui, vous êtes au cœur de cette tension créative.

L’impact économique et touristique sur le développement de la côte d’azur

Depuis sa création, la promenade des Anglais a joué un rôle déterminant dans le développement économique de Nice et, plus largement, de la Côte d’Azur. En offrant un cadre spectaculaire et facilement identifiable, elle a servi de carte de visite à la ville sur les affiches touristiques, les cartes postales et, plus récemment, les réseaux sociaux. On comprend aisément pourquoi : ce ruban de 7 km bordé de palmiers et de façades prestigieuses résume à lui seul le mythe de la « French Riviera ».

Dès le XIXe siècle, la présence de cette avenue littorale attire une clientèle fortunée en quête de climat doux, de sociabilité mondaine et de soins médicaux. Hôtels, pensions de famille, casinos, théâtres et commerces de luxe se développent en arrière de la promenade, générant emplois et recettes fiscales. À la Belle Époque, Nice devient l’une des principales capitales d’hiver d’Europe, accueillant rois, princes, écrivains et artistes séduits par ce décor unique. Sans la promenade des Anglais, ce rayonnement international aurait sans doute été bien moindre.

Au XXe siècle, avec la démocratisation des congés payés et l’essor du tourisme balnéaire d’été, la fonction de la promenade évolue mais son importance économique demeure. Elle devient le théâtre d’événements populaires – Carnaval de Nice, batailles de fleurs, marathons, feux d’artifice – qui attirent chaque année des centaines de milliers de visiteurs. Les retombées se répercutent sur l’ensemble de la chaîne touristique : hôtellerie, restauration, transports, activités de loisirs. Aujourd’hui encore, la majorité des guides de voyage et des blogs classe la promenade des Anglais parmi les incontournables de Nice, ce qui en fait un puissant moteur de choix de destination.

On peut même dire que la promenade a contribué à structurer l’identité de toute la Côte d’Azur. En devenant le symbole visuel de la région, elle a servi de modèle – ou de contre-modèle – aux autres stations balnéaires, de Cannes à Menton. Quand vous choisissez de séjourner sur la Riviera, vous êtes presque toujours, directement ou indirectement, influencé par l’image de cette longue avenue face à la mer. Pour les acteurs économiques locaux, préserver l’attrait de la promenade des Anglais, c’est donc aussi protéger un capital immatériel essentiel à la compétitivité touristique de la destination.

Les défis contemporains de conservation et d’adaptation climatique

Si la promenade des Anglais semble immuable sur les cartes postales, elle doit aujourd’hui affronter des défis considérables. Le premier concerne la conservation de son patrimoine bâti et paysager. Comment entretenir, restaurer ou adapter des palaces, des façades Art déco et des alignements de palmiers soumis à l’air salin, aux intempéries et à la pression immobilière ? Les architectes et urbanistes doivent sans cesse arbitrer entre authenticité, sécurité et exigences de confort moderne.

Le second défi est climatique. Comme toutes les villes littorales, Nice est exposée à la montée du niveau de la mer, au renforcement des épisodes de tempêtes et aux vagues de chaleur. Or, la promenade a été conçue à une époque où ces questions ne se posaient pas avec la même acuité. Il faut désormais renforcer les ouvrages de protection du rivage, repenser les essences végétales pour qu’elles résistent mieux à la sécheresse, et multiplier les zones d’ombre et de fraîcheur pour les promeneurs. Peut-on imaginer demain une promenade des Anglais encore plus verte, avec davantage d’arbres et de jardins filtrants ?

Enfin, la question de l’usage et du partage de l’espace se pose avec une intensité nouvelle. Entre piétons, joggeurs, cyclistes, trottinettes, bus et voitures, la cohabitation n’est pas toujours simple. Les pouvoirs publics expérimentent régulièrement de nouveaux aménagements : piétonnisations temporaires lors des grands événements, élargissement de la piste cyclable bidirectionnelle, réduction du stationnement en surface. L’enjeu est de taille : préserver ce qui fait l’âme de la promenade des Anglais – la flânerie face à la mer – tout en répondant aux besoins d’une métropole de plus de 500 000 habitants.

En définitive, la promenade des Anglais se trouve à un carrefour : héritière de deux siècles d’histoire, elle doit maintenant se réinventer pour rester attractive et vivable dans un contexte de changement global. Comme un palimpseste urbain, elle superpose les traces de la villégiature aristocratique, du tourisme de masse et des préoccupations écologiques contemporaines. À vous, désormais, de la parcourir en gardant à l’esprit cette longue histoire, pour mieux apprécier chaque détail de ce paysage que le monde entier nous envie.

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