| Représentant
un cas tout à fait particulier
dans le panorama littéraire
du XXème siècle,
Marcel Pagnol est d'abord le prototype
de l'auteur dramatique moderne,
auquel le cinématographe
a donné un nouveau moyen
d'expression : ses œuvres
ont ainsi connu un retentissement
très vaste et très
rapide, que le seul exercice du
théâtre ne lui aurait
pas offert. Il fait ensuite partie
de ces artistes dont le sens aigu
des affaires leur a permis de
se libérer de la tutelle
des industriels et des financiers.
Devenu très vite son propre
producteur de films (et, beaucoup
plus tard, son propre éditeur),
Marcel Pagnol a pu réaliser
une œuvre cinématographique
personnelle en toute liberté.
Cet aspect de son personnage l'a
souvent desservi. Propriétaire
de studios de prises de vues à
Marseille, puis d'une maison d'édition
à Monaco, Marcel Pagnol
s'est vu dédaigné
par une critique chagrine qui
n'admet pas qu'un artiste puisse
s'intéresser au destin
économique de son œuvre,
et pour qui l'homme d'affaires
oblitère fatalement le
poète.
Les années 1960 devaient
pourtant faire apparaître,
dans le domaine du cinéma
tout au moins, Marcel Pagnol comme
un novateur : nombreux sont aujourd'hui
les cinéastes qui participent
à la production de leurs
œuvres, quand ils ne l'assurent
pas entièrement. Mais ne
nous y trompons pas : quelles
que soient les raisons de sa réussite
sociale, Marcel Pagnol reste,
avant tout, un écrivain
et un auteur dramatique de premier
plan.
Il est né, le 28 février
1895, à Aubagne,
où son père était
instituteur public. Mais c'est
à Marseille
qu'il passe son enfance et qu'il
commence des études de
lettres. La famille a cependant
gardé des attaches dans
la région d'Aubagne,
et il passe toutes ses vacances
dans les collines qui dominent
le hameau de La Treille.
Il a conservé, de ce temps
et de ces lieux, un souvenir ébloui,
qu'il fixera plus tard dans plusieurs
volumes, et aussi un attachement
profond pour les paysages et les
gens de Provence.
Les études de Marcel Pagnol
s'achèvent à Montpellier
avec une licence d'anglais. Il
enseigne pendant quelques années,
au cours desquelles il traduit
Les Bucoliques de Virgile,
et Hamlet. Au même
moment, il écrit son premier
roman, Pirouettes (1932),
qui ne paraîtra que quelques
années plus tard. Ce petit
livre, dont l'action se situe
à Marseille,
dans le quartier de la Plaine,
et qui met en scène un
personnage singulier, haut en
couleur, manifeste un talent déjà
sûr, plein de malice et
de tendresse.
L'année 1924 voit à
la fois les premières tentatives
de Marcel Pagnol comme auteur
dramatique et ses débuts
dans la vie parisienne. Ses deux
premières pièces
représentées, Les
Marchands de gloire (1925)
et Jazz (1926), reflètent
une certaine mode "mélo"
et ne laissent pas prévoir
la prochaine éclosion d'un
nouveau talent. Deux ans plus
tard, Topaze connaît
un véritable triomphe,
bientôt dépassé
par celui de Marius
(1929). Dès lors, le succès
de Marcel Pagnol ne se démentira
jamais.
En 1931, Fanny donne
une suite à Marius.
Mais le jeune auteur dramatique
s'intéresse au cinéma.
Il y fait ses débuts avec
les adaptations de ses pièces
en collaboration avec des réalisateurs
professionnels. Après Marius
(1931, Alexandre Korda) et Fanny
(1933, Marc Allégret),
il achève la trilogie par
une œuvre directement écrite
pour l'écran : César
(1936), et il continue.
Admirateur et ami de Jean
Giono, il tourne Angèle
(1934, d'après Un de
Baumugnes et Regain
(1937). Puis, sur des scénarios
de sa façon, La Femme
du boulanger (1938) et La
Fille du puisatier (1940). |
Élu à
l'Académie française
en 1946, il tourne encore quelques
films d'un intérêt
moins soutenu, comme La Belle
Meunière (1948), Manon
des sources (1952) ou Les
Lettres de mon moulin (1954,
d'après Alphonse
Daudet).
Pendant les vingt dernières
années de sa vie, il revient
à la plume, avec deux pièces
de théâtre : Judas
(1955) et Fabien (1956),
et plusieurs volumes de souvenirs
d'enfance, dont les deux premiers,
La Gloire de mon père
(1957) et Le Château
de ma mère (1958),
connaissent un immense succès.
L'essentiel du talent de Marcel
Pagnol tient à deux qualités
fondamentales : c'est un conteur
savoureux, à la langue
souple et imagée, mais
c'est aussi, et peut-être
surtout, un remarquable peintre
de caractères. Cette dernière
qualité lui a naturellement
permis de créer quelques
personnages inoubliables, au théâtre
et au cinéma. On s'en convaincra
aisément en considérant
ses premières pièces.
Si Les Marchands de gloire
et Jazz sont des œuvres
mineures, c'est qu'elles appartiennent
au théâtre de mœurs
ou de situations, genre où
Marcel Pagnol ne se sent pas à
l'aise. En revanche, avec Topaze
et Marius, il campe quelques
caractères d'une troublante
vérité, mobiles
et parfois contradictoires, pleins
de vigueur et de tendresse.
Topaze met en scène
un petit professeur d'institution
privée, effacé,
timide, sans envergure et d'une
inflexible honnêteté.
Utilisé à son insu
comme homme de paille par un affairiste
véreux mais puissant, conseiller
municipal prévaricateur
mais respecté, Topaze change
d'attitude : ayant compris le
mécanisme de la réussite,
il bat son maître à
son propre jeu et entreprend une
ascension sociale irrésistible.
Fable immorale, allégorie
grinçante, Topaze
est surtout une admirable galerie
de personnages : tous les caractères,
même les plus fugitifs,
ont un relief, une épaisseur
d'une surprenante vérité.
Avec Marius, Marcel Pagnol
renouvelle, avec beaucoup de finesse
et d'habileté, le thème
éternel de l'homme écartelé
entre deux désirs également
puissants et contradictoires :
l'attachement à ses racines
(le plus souvent symbolisé,
comme c'est ici le cas, par l'amour
d'une femme) et la soif d'aventures.
Fils d'un modeste cafetier, Marius
rêve de partir sur la mer,
de découvrir des horizons
nouveaux, des rivages lointains.
Fanny, son amie d'enfance, amoureuse
de lui plus qu'il ne l'est d'elle,
comprend qu'il ne sera jamais
pleinement heureux s'il renonce
à son rêve pour l'épouser.
Elle feint une indifférence
soudaine pour le détacher
d'elle et lui donner la force
de partir. Ici encore, une situation
très simple permet à
Marcel Pagnol de camper des personnages
très caractérisés,
à la fois pittoresques
et hauts en couleur, mouvants
et nuancés. Certains de
ces personnages sont devenus de
véritables types, comme
César, le père de
Marius, le maître voilier
Panisse, la poissonnière
Honorine, mère de Fanny,
et M. Brun, l'inspecteur des douanes
lyonnais.
Il convient de faire ici une
remarque. C'est avec Marius
que Marcel Pagnol met au point
sa technique dramatique. Ses pièces
ne sont pas construites comme
celles de Feydeau, où chaque
scène, même la plus
brève, est absolument nécessaire
au développement de l'histoire.
Dans Marius , quelques
scènes seulement font évoluer
la situation. Les autres constituent
des "hors-d'œuvre"
: elles se suffisent à
elles-mêmes, on pourrait
les supprimer sans nuire à
la continuité dramatique.
Elles constituent des récréations,
écrites pour le seul plaisir
du dialogue. La plus célèbre
de Marius est sans doute
"la
partie de cartes".
On pourrait en citer plusieurs.
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C'est évidemment
dans ces scènes que les
rôles se précisent,
que les caractères prennent
de l'épaisseur, surtout
quand l'auteur est servi par des
comédiens exceptionnels,
comme ce fut justement le cas
pour Marius : Raimu (César),
Charpin (Panisse), Alida Rouffe
(Honorine) ont largement contribué
à rendre leurs personnages
vivants et populaires.
Il faut encore observer que cette
technique dramatique a beaucoup
servi, à partir de 1931,
l'auteur de films. Le cinéma,
avec sa grande mobilité,
ses raccourcis, son indépendance
à l'égard du temps
et de l'espace, absorbe plus facilement
les "scènes à
faire" que le théâtre.
Mais il est clair qu'un autre
souci, plus profond, plus impérieux,
a conduit Marcel Pagnol vers l'expression
cinématographique. Un bon
scénariste doit posséder
deux talents pas toujours réunis
: il doit avoir à la fois
le sens du récit et celui
des dialogues ; il doit être
en même temps romancier
et auteur dramatique. Inversement,
un écrivain né aux
alentours de 1900, et qui ressentait
le désir d'utiliser ces
deux techniques, devait fatalement
se mettre à écrire
pour le cinéma.
On a souvent reproché à
Marcel Pagnol d'avoir fait, au
cinéma, du "théâtre
filmé". C'est peut-être
vrai pour la mise en images de
ses deux pièces marseillaises.
C'est faux de films comme Angèle
, Regain , et encore
de La Femme du boulanger.
Dans ce dernier, tiré d'un
conte de Jean
Giono, Marcel Pagnol adopte,
une fois de plus, le sujet d'une
fable. Un nouveau boulanger s'installe
dans un village provençal.
(Il pourrait être berrichon
ou savoyard.) Au bout de quelques
semaines, son épouse, plus
jeune que lui, et probablement
insatisfaite, s'éprend
d'un berger des environs et s'enfuit
avec lui. Dès lors, le
boulanger cesse de cuire le pain
: il ne rallumera son four, dit-il,
que lorsque sa femme lui sera
revenue. Alors, tout le village
se met à la recherche de
l'infidèle. Bien entendu,
on la retrouve, elle réintègre
le logis conjugal, et le pain
recommence à dorer dans
la boulangerie. Fable amère,
on le voit, où la tradition
paysanne triomphe, mais sans gaieté.
De ce conte, Marcel Pagnol a fait
une œuvre admirable, pleine
de tendresse, d'amertume et d'humanité.
Ici encore, la peinture des caractères
(et leur affrontement) prend le
pas sur l'histoire. Ici encore,
Raimu donne un éblouissant
exemple de son immense talent.
En 1957, La Gloire de mon
père , premier volume
des souvenirs d'enfance, a connu
un succès foudroyant. Deux
autres volumes ont suivi : Le
Château de ma mère
(1958) et Le Temps des secrets
(1960), pour composer une nouvelle
trilogie. Marcel Pagnol y fait
revivre quelques personnages drôles
et attachants, comme son père
et son oncle Jules. Il y décrit,
avec cet amour malicieux qui ne
s'est jamais démenti sa
vie durant, les petites gens de
Provence, les villages et les
collines qui s'élèvent
à l'est de Marseille.
Un quatrième volume, Le
Temps des amours, paru en
1977, posthume donc, rapporte
des souvenirs d'adolescence qui
retrouvent, non sans bonheur,
le climat de Pirouettes.
C'est ainsi que la boucle d'une
œuvre se referme parfois.
De l'œuvre de Marcel Pagnol,
la partie qui se présentait
comme la plus éphémère,
la partie cinématographique,
a fort bien résisté
à l'épreuve du temps.
Peu de films tournés entre
1930 et 1935 ont gardé
autant de fraîcheur que
sa trilogie, Angèle
ou Regain. Ce "théâtre
filmé", longtemps
dédaigné par des
critiques pointilleux, a finalement
donné plusieurs "classiques"
de l'histoire du cinéma.
Marcel Pagnol est mort à
Paris, le 18 avril 1974. Il est
enterré dans le hameau
de La Treille, près d'Aubagne,
au pied de ces collines qu'il
n'avait jamais réellement
quittées. |